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Dear Hacker, entretien avec Alice Lenay, 7 décembre 2021

Ce n’est pas étrange de n’avoir qu’une webcam pour filmer ? Comment on tourne un film sur

l’interface visiophonique ?


C’est très particulier de faire un film sur une interface visiophonique, ça a plein d’avantages, surtout si ça questionne l’interface visiophonique. Les avantages c’est qu’on peut filmer partout, très facilement, il suffit d’avoir un ordinateur, voire même un petit téléphone. On peut emprunter aussi des appareils à d’autres et avoir aussi d’autres types de caméra, on voit aussi qu’il y a une variété dans le type de caméra, le type de webcam qui est utilisé, donc c’est très pratique pour ça. D’un point de vue plus esthétique aussi c’est intéressant parce que tout filmer sur une interface visiophonique ça implique pas seulement la caméra que j’active depuis mon écran d’ordinateur, mais aussi la caméra des autres, et donc la façon dont eux se mettent en scène en utilisant leur propre « camécran », ce que j’appelle des camécrans qui sont des caméras chargées d’écran ou des écrans chargés de caméras, et donc comment cette mise en scène de soi fabrique des images qui sont celles que l’on utilisent aujourd’hui pour se parler sur des interfaces visiophoniques. Le film a été fait avant le confinement, donc c’était encore des pratiques de mise en scène qui étaient pas

aussi quotidiennes qu’elles le sont aujourd’hui. Donc il y avait aussi une exploration très

particulière d’un dispositif de filmage qui est à la fois très intime et en même temps très frontal

puisqu’on est toujours pleine face face à ces caméras, et comme elles font partie du dispositif, elles se cachent pas en fait, elles sont constamment mises en question dans les conversations, ça c’est vraiment intéressant. Tu es en même temps très proche et très loin des personnes, les individus semblent se connaître sans réellement se connaître non plus sur Internet, il y a plusieurs liens dans ce sens…

C’est un peu ça que le film essaye de raconter, c’est « si loin, si proche ». On est à la fois au plus près des outils techniques, des caméras et des micros, et en même temps très loin des autres. Et en même temps qu’on a envie de se rapprocher, et qu’en voulant se rapprocher on se rapproche des outils techniques, mais est-ce que ça nous donne plus de sensualité ? Peut-être, le film dit peut-être…



En tant qu’artiste-chercheuse, comment ce film s’inscrit dans tes travaux ?


Ce film est le film de ma thèse. J’ai écrit une thèse sur les milieux de rencontre qui peuvent émerger quand on fait face à un autre visage sur écran, donc comment le face-à-face qu’on entretien avec quelqu’un, à travers des outils techniques, peut donner des impressions de continuité, ou au contraire d’accident dans la constitution d’un milieu commun. Et donc l’idée du film était un peu une mise en pratique des questions que je me posais pour ma recherche, à savoir « est-ce qu’il peut y avoir de la présence à même l’outil technique ? ». Donc il y a un peu cette spéculation de départ qui est une parade pour essayer de réellement habiter l’outil technique en activant une connexion, et donc en allant entrer en conversation avec d’autres. Et donc ma thèse a essayé de questionner ensuite somment ces outils techniques, donc l’écran, permettent de capter un peu comme un laboratoire des relations en train de se faire puisque, comme on disait plus tôt, on se donne en pleine face à la caméra, alors qu’est-ce qu’on capte comme ça, frontalement ? L’hypothèse du film c’était d’essayer de voir si l’interface visiophonique pouvait capter des rencontres, des relations en train de

se faire, et de voir comment l’écran peut être un laboratoire d’observation de ces rencontres en train de se faire. Il y avait un effort de m’impliquer corporellement, sensuellement dans la recherche, d’essayer de voir ce que ça faisait de se rencontrer en ligne et de voir ces relations évoluer à travers le laboratoire-écran.



Comment tes proches ont réagi face au sujet de ce film ? Que ce soit ceux qui y sont présents

ou les autres.


Comme mon personnage est ambigu, il a mis beaucoup de temps à s’écrire parce qu’il est tout le temps sur le fil, à la fois je joue à la naïve et puis en même temps on se rend compte à mesure que le film se déroule que c’est peut-être pas si naïf que ça, et puis ça se retourne, et il y a quand même des thèses, etc. Donc il y a une ambiguïté dans l’écriture du personnage qui a pu être troublante pour des gens qui venaient de me rencontrer, c’est-à-dire ceux qui me connaissaient pas du tout se disent « Bon, voilà un personnage de film, vrai, pas vrai… », et celles et ceux qui me connaissaient peuvent voir l’ambiguïté qui s’est inventée avec le montage du film. Mais pour celles et ceux qui me connaissaient assez peu, il y avait vraiment un trouble en tout cas sur le statut de ce personnage là. Bon ça c’est pour mon personnage. Pour ce qui est du personnage des uns et des autres, des autres intervenants, des personnes que je rencontre, en ce qui les concerne elles-mêmes, elles ont pas vraiment fait de commentaires. À la fois le film respecte absolument leurs points de vue, leurs pensées, ce qu’ils ont voulu exprimer, le film respecte ça, en même temps c’est extrêmement

remonté, c’est-à-dire chaque phrase est reconstruite, il y a même des séquences qui sont tournées à des mois d’écart, et puis on a l’impression que c’est la même conversation, donc il y a un gros travail de montage. Donc il y a pas vraiment eu de remarques de leur part parce que c’est cette même ambiguïté à la fois d’avoir leur pensée qui a réellement été portée, respectée, puis en même temps ils se sont retrouvés pris dans le déroulé d’un film de fiction et ils le savaient puisque c’était la proposition de départ, je leur proposais une spéculation. Il y avait tout un protocole de consentement aussi où je leur rappelais qu’ils étaient filmés, et puis ils ont vu le film, ils l’ont validé, etc. Donc c’est une bonne question parce qu’il y a une véritable ambiguïté, documentaire et puis fiction, sur les personnages qu’on joue, et puis cette ambiguïté est redoublée puisque, comme on en fait l’expérience aujourd’hui, quand on est sur une interface visiophonique on joue un peu son propre rôle, on se met en scène, on se raconte un peu des personnages qu’on pourrait être, et ça parce qu’on est face à soi-même. Donc il y a un emboîtement de mise en scène de soi qui se donne à voir, y comprit dans le film final.


Ces personnages qui interviennent et discutent avec toi, pourquoi tu les as choisis ? Qui sont

ces personnes que tu convoques à l’écran pour faire cette enquête qui est celle du film ?


C’était dans l’idée de ma thèse de me mettre en danger en allant rencontrer des gens que je ne connaissais pas vraiment, et de donner à voir, donner à capter ces petits moments de gêne, ce tâtonnement, ces inquiétudes, ces espoirs en fait, ce désir qui naît quand on rencontre quelqu’un et puis qu’on essaye d’être ensemble. Donc les deux personnages principaux on pourrait dire, Vincent et Robin, sont des gens que j’avais croisé ici et là, quelques heures, et donc que j’ai rappelé des mois, voire des années plus tard en disant « Bah voilà, j’ai envie de réfléchir à ça, est-ce que je peux t’appeler et enregistrer une conversation ? », et ils ont dit oui. Il y a eu d’autres personnages qui ne sont pas restés au montage parce que là ce qui c’est vraiment donné à voir avec Robin et Vincent,

c’est une série de conversations qui à chaque fois duraient deux, trois heures, et qui ont duré

presque un an. Donc on peut apprécier dans le film l’évolution du temps qui passe et une évolution des relations qui se chargent de tension et d’intimité partagée.


Ton personnage se maquille différemment à certains moments : est-ce que c’est pour la

caméra, pour quelqu’un, pour elle-même qu’elle le fait ?


On disait que se représenter c’est bien se présenter : est-ce par manque de confiance en soi, pour contrôler son image qu’on veut paraître très beau ?

Moi je me racontais que c’était une histoire de reflet, sur les lunettes, et que donc il fallait pouvoir capter le visage facilement, mais évidemment c’est une mise en scène de soi. C’était aussi une façon de rentrer dans le personnage, donc une mise en beauté comme on va rencontrer quelqu’un, comme on va à une fête, voilà, j’avais un protocole de mise en beauté, notamment de retirer les lunettes, de mettre les lentilles et d’essayer d’avoir des vêtements unis, enfin une espèce de parade que je me raconte pour la caméra mais qui est en fait bien plus clairement pour l’autre. Donc là il y a quelque chose aussi d’assez documentaire qui s’est donné à voir, comme vous l’avez remarqué il y a certaines séquences où je suis plus maquillée, et il est apparu assez clairement que l’intimité des conversations avec les femmes n’avaient pas ce maquillage-là, ne nécessitait pas cet apparat-là, il est plus évident que je garde mes lunettes, il y a même d’autres caméras qui sont utilisées. Alors je sais pas quelle conclusion on peut en tirer mais en tout cas c’est sûr que là aussi il y a une dimension documentaire de la mise en scène de soi, l’auto mise en scène qui se donne à voir de

façon très frontale cette fois plus seulement dans le maquillage ou les vêtements mais aussi

l’image : quel angle, quelle lumière, quelle couleur je vais donner pour habiter l’image que je te donne dans cette rencontre.


Retranscription Christophe Rozier

 
 
 

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